La Cafetière ou le Songe de Théophile – le Texte

Texte de Captain Simard, d’après la Cafetière de Théophile Gautier.

CHANSON 1 – PROLOGUE

I – Bonnes gens qui êtes venus de loin

Grand merci, z’êtes pas venus pour rien

Car pour vous, aujourd’hui comme hier

On va jouer l’histoire de la Caf’tière.

Adaptée du conte de Gautier

Théophile de soie qui s’est tissé

Entre nous comme on noue le mystère

Qui se joue dans l’histoire d’la Caf’tière

Quelques grains de folie dans un philtre d’amour

Et nous voilà partis pour danser jusqu’au jour

Puis quand on en aura marre une fois le bal passé

On s’demandera s’il est bien question de café…

Ça s’tass’ra, on parlera musique

En fin d’ compte et ce s’ra fantastique

Comme le conte qu’ici on a passé

Si j’ai l’ compte en vers à douze pieds

Et de pied il sera question

Vous l’prendrez quand d’autres danseront

Mais Broadway on y est pas encore

C’est à vous de planter le décor.

 

On a fait le boulot mais on a pas un flèche

Y’a pas d’effets spéciaux vu qu’on est dans la dèche

Faut s’appeler Aznavour pour empocher l’argent

Qu’l’État réserve aux jeunes artistes émergents

Messieurs, dames, z’avez fait du chemin

Mais le héros, il n’en a pas fait moins

A travers les siècles et la pluie

Sous les plumes et dans la poésie.

L’héroïne est une Dame Blanche

Pas la peine de remonter vos manches

Elle ne pique que par son caractère

Et elle n’est douce que par ses vers.

Assez de poudre aux yeux, de plaisanteries vaines

Laissons les personnages s’emparer de la scène

Et se livrer à ce spectacle stupéfiant

Qui saura vous charmer, si vous êtes indulgents.

 

(Il sort)

 

SCÈNE 1

 

(Il entre, lanterne en main dissipant le brouillard. Il s’assoit dans un fauteuil, saisit un livre et lit à haute voix).

Lui : J’ai vu sous de sombres voiles

Onze étoiles

La lune, aussi le soleil

Me faisant la révérence

En silence…

(Sonnerie de téléphone portable. Un mystérieux personnage sort de la coulisse, prend le téléphone d’un complice dans la salle, l’écrase violemment à terre et regagne la coulisse).


En silence !
Tout le long de mon sommeil…”1

(Il s’endort. Elle entre, prend le livre, le réveille par mégarde).

Elle : Pardon ! Votre sommeil avait l’air si profond

Que je ne voulais pas vous troubler

Lui : …Et pourtant

Vous y êtes parvenue !

Elle : Le voyage fut-il bon ?

Lui : Vous me le demandez ? Voyez comme il a plu…

Imaginez la promenade à travers champs

Quand, partant le matin sous un soleil brûlant

Je fus pris par l’orage qui soudain s’abattit

Et dont les trombes d’eau détrempaient mes habits…

Vous voyez ma tenue? Elle est plutôt légère….

Et je n’avais nulle part où m’abriter. Misère…

Tandis que s’acharnait sur moi la grêle drue

Le ciel entier s’ouvrait. J’en avais jusqu’au sac

Alors que je courais, sautant de flaque en flaque

M’enlisant dans la boue, coupant à travers champs

Par des chemins changés en un lit de torrent

Que je remontais comme le saumon sautant.

Elle : Vous devez être bien fatigué à présent…

Lui : Ah, ça oui ! Je le suis. Je dois dire que l’orage

Ô désespoir, orage Ô vieillesse ennemie2

M’a ôté toute force – prenez donc mon bagage

Je suis malade, et je vais regagner mon lit.

Elle : Eh oui, vous frissonnez. Vous coucher serait sage…

Laissez-moi vous mener à vos appartements

Laissez votre manteau sur le meuble en passant

Et laissons à présent la nuit à son ouvrage…

(Ils sortent)

 

SCÈNE 2 – DANSE « DES BOUGIES »

(Elle revient, en pointes, découvrir le décor. A la fin de la danse, elle sort. Il entre et se met au lit, en buvant du vin. Il s’endort)

SCÈNE 3 – ANIMATION DE LA PIÈCE

(Des personnages masqués surgissent et le tourmentent dans une atmosphère de plus en plus oppressante. A la fin de la scène, les personnages sortent. Lui retourne se coucher, apeuré, en s’attablant)

SCÈNE 4 – DANSE « DES FILS »

(A la fin de la danse, elle dépose un bout du fil sur la table où il s’est assoupi. Il se réveille alors).

SCÈNE 5

 

Lui : Pardon ! Je ne vous ai pas entendue entrer.

Elle : Et pourtant je suis là !

Lui : J’étais dans mes pensées

Je ne vous voyais pas.

Elle : Et bien…vous me voyez !

Lui : Maintenant que vous êtes là…

Elle : …Je l’ai toujours été

Lui : Mais d’où sortez-vous donc ?

Elle : Mais…de là d’où je viens !

Je suis en ma maison, j’en connais les recoins

Les chambres, les couloirs, je m’y glisse sans bruit

Et tous les voyageurs ici sont mes amis.

Lui : (a part) Oh ! celle la me plaît ! Mais quelle femme étrange…

(se tournant vers elle) Comment vous nomme-t-on, dame aux allures d’ange ?

Elle : Ange… Cela me va ! Angela, s’il vous sied

Ce nom a de l’allure…ce qui me plaît assez

Et puis qu’est-ce qu’un nom ?3

Lui : Le mien est Théophile

Elle : Voulez-vous du café ?

Lui : Non, merci, le temps file

Et je devrais dormir… Oh ! La belle cafetière !

Un si bel objet ne doit pas dater d’hier !

Le visage sur elle est, je dois dire, charmant.

C’est comme si ses traits parlaient d’un autre temps….

Elle : Théophile ! La beauté peut être intemporelle

Lui : (la toisant d’un œil concupiscent)

Je le vois bien madame !

Elle : Et vous me trouvez belle ?

Lui : Si c’est de la cafetière que je parlais ainsi

Vos charmes, belle dame, me troublent tout autant

Cette heure, en cette pièce, n’est que ravissement

L’atmosphère est propice et vous êtes jolie

Elle : Atmosphère… Atmosphère… Je n’suis pas Arletty…

Lui : Je ne la connais point, enfant du paradis4

Servez votre café! Si j’y laisse ma nuit

J’y aurai bien goûté et trempé mon biscuit !

Elle : Vos fines allusions ne m’intéressent pas.

Vous n’allez pas m’avoir à ce petit jeu là !

Le temps tourne et je ne veux pas gâcher le mien :

Vous me faites la cour ? Je sors côté Jardin !

(Elle sort côté Jardin. Il retourne s’asseoir, désemparé)

Lui (sortant un livre) : Ah ! C’est un jeune auteur dont on m’a dit du bien

Victor Hugo. « Fantômes ». Ah, l’écriture est belle

Mouais. Pas mal. Que c’est long ! On en tirera rien

Quoi qu’avec une guitare ça f’rait un prix Nobel…

(Le personnage-mystère lui apporte sa guitare)

CHANSON 2 – FANTÔMES5

 

Extraits de « Fantômes » dans Les Orientales (1829) de Victor Hugo, sur l’air de Nottamun Town.

 

Hélas ! que j’en ai vu mourir de jeunes filles !

C’est le destin. Il faut une proie au trépas.

Il faut que l’herbe tombe au tranchant des faucilles ;

Il faut que dans le bal les folâtres quadrilles

Foulent des roses sous leurs pas.

Que j’en ai vu mourir ! – L’une était rose et blanche ;

L’autre semblait ouïr de célestes accords ;

L’autre, faible, appuyait d’un bras son front qui penche,

Et, comme en s’envolant l’oiseau courbe la branche,

Son âme avait brisé son corps.

Tout en elle était danse, et rire, et folle joie.

Enfant ! – Nous l’admirions dans nos tristes loisirs ;

Car ce n’est point au bal que le coeur se déploie,

La cendre y vole autour des tuniques de soie,

L’ennui sombre autour des plaisirs.

Elle aimait trop le bal, c’est ce qui l’a tuée.

Le bal éblouissant ! le bal délicieux !

Sa cendre encor frémit, doucement remuée,

Quand, dans la nuit sereine, une blanche nuée

Danse autour du croissant des cieux.

Elle aimait trop le bal. – Quand venait une fête,

Elle y pensait trois jours, trois nuits elle en rêvait,

Et femmes, musiciens, danseurs que rien n’arrête,

Venaient, dans son sommeil, troublant sa jeune tête,

Rire et bruire à son chevet.

Puis c’étaient des bijoux, des colliers, des merveilles !

Des ceintures de moire aux ondoyants reflets ;

Des tissus plus légers que des ailes d’abeilles ;

Des festons, des rubans, à remplir des corbeilles ;

Des fleurs, à payer un palais !

A quoi bon ? – Maintenant la jeune trépassée,

Sous le plomb du cercueil, livide, en proie au ver,

Dort ; et si, dans la tombe où nous l’avons laissée,

Quelque fête des morts la réveille glacée,

Par une belle nuit d’hiver.

Un spectre au rire affreux à sa morne toilette

Préside au lieu de mère, et lui dit : Il est temps !

Et, glaçant d’un baiser sa lèvre violette,

Passe les doigts noueux de sa main de squelette

Sous ses cheveux longs et flottants.

Puis, tremblante, il la mène à la danse fatale,

Au chœur aérien dans l’ombre voltigeant ;

Et sur l’horizon gris la lune est large et pâle,

Et l’arc-en-ciel des nuits teint d’un reflet d’opale

Le nuage aux franges d’argent.

Mon âme est une sœur pour ces ombres si belles.

La vie et le tombeau pour nous n’ont plus de loi.

Tantôt j’aide leurs pas, tantôt je prends leurs ailes.

Vision ineffable où je suis mort comme elles,

Elles, vivantes comme moi !

 

SCÈNE 6

 

(Elle est entrée, derrière lui, pendant qu’il chantait)

Lui : Ainsi vous m’écoutiez ? Je m’en doutais un peu

J’espère que la musique trouve grâce à vos yeux !

Le voyage qu’elle inspire a-t-il atténué

Le courroux que mes dires ont chez vous provoqué ?

Elle : La musique est technique : je n’aime pas ce langage !

Elle n’est ni magique, ni n’invite au voyage.

Le malheur qu’elle révèle et qu’elle donne à entendre

Ne me plaît pas. Vraiment. Vous pouvez la reprendre.

Lui : Si vous ne l’aimez pas, je sais d’autres moyens

Bien plus doux, croyez-moi, pour vous emmener loin.

Elle : Pouvoir m’emmener loin ? Beaucoup l’ont prétendu

Et j’en ai cru certains, mais aucun ne l’a pu.

De ceux qui m’ont bercée à leurs douces chansons

Aucun ne m’a laissé plus que…désolation

Terre brûlée, sol aride, et je n’attends plus rien…

Le temps passe sans moi, survient ce qui survient !

J’écarte le mauvais et je retiens le bon

Mais aucun visiteur ne reste en ma maison.

La fête bat son plein, mais personne ne danse

Nul ne veut s’élever avec moi dans la transe

Et meurtrie je demeure sans rêves ici bas

A séparer les heures entre vie et trépas.

Lui : Sans rêves ! Sans espoir ! Pardieu, est-ce possible ?

Semblable aux trajectoires de ces flèches sans cible

Se déroulerait donc le fil de votre vie?

N’aimeriez-vous donc pas retrouver cette nuit

Ce goût trop tôt perdu, dites vous, de rêver,

D’aller se croire perdu pour renaître et aimer,

Caresser l’absolu que nul ne peut feindre

Ni même imaginer. Mais que peuvent atteindre

Ceux dont les fronts sont ceints de la grâce suprême

Et de cette clarté qui guide ceux qui s’aiment !

Elle : Ces mots je les connais…

Lui : Oui mais ces mots, madame,

Ne sont là que pour vous parler de cette flamme

Dont la lueur si frêle a le goût de la vie,

Que nul simple mortel ne dit ni ne décrit,

Ce goût que l’on entend, que l’on sent, que l’on touche

Et que je voudrais tant cueillir à votre bouche

De ma bouche fiévreuse, à en perdre l’esprit

Dans ces limbes heureuses aux portes de la vie…

Il n’est nulle parole pour nous guider si haut

Car ce qui est alors est au delà des mots

Elle : (ironique) Comme vous parlez bien

Lui : Mais je parle pour deux :

Moi, et cette lumière qui danse dans vos yeux,

Moi qui ne sait danser je m’élève avec elle

Et sa chaleur me brûle, m’emporte, m’ensorcelle

Ivre comme l’ivresse et comme un soir d’été

Dont le vent me caresse chaque fois que vous parlez.

Lorsque vous murmurez en mon coeur une liesse

S’installe. Et comme j’aimerais toucher vos mains,

Vous prendre contre moi, danser jusqu’au matin.

Tordre avec vous le cou de ces heures traîtresses,

Loin de ce balancier qui s’en va et s’en vient

Pour mieux nous emporter

Elle : (plus sérieuse) Comme vous parlez bien !

Lui : Venez, allons danser…

Elle : Mais vous ne savez pas !

Lui : Non. Mais vous qui savez vous guiderez mes pas

Je m’en remets à vous !

Elle : En êtes-vous certain?

Lui : Madame ! Le temps tourne, c’est bientôt le matin

Et si l’aube paraît, emportant cet instant

Sans que l’on ait dansé je m’en voudrais. Vraiment.

Elle : Vous êtes téméraire en plus d’être audacieux…

Lui : Ne dites rien. L’heure tourne, je sais ce que je veux

Allons danser, vous dis-je…

Elle : Vous en avez envie ?

Demandez donc au temps qui est votre ennemi !

(La pendule s’éclaire)

Voix : Angela vous pouvez danser avec monsieur

Mais vous savez bien ce qui en résultera.

Elle : Au diable vos menaces ! Danser, oui, je le veux !

Voix : Alors…Prestissimo ! C’est à vous Angela

 

SCÈNE 7 – DANSE EN DUO

(Lui danse mal. Il se laisse guider, très lentement, dans un mouvement hors du temps. La danse finit au sol, où lui prend le dessus, et elle s’endort, comme apaisée).

SCÈNE 8

 

Lui : Mon Dieu ! Je n’ai idée ni de l’heure, ni du lieu

Et le monde réel l’est à présent si peu

Que les liens qui m’y attachaient semblent rompus

Est-ce un rêve ? Au matin ne sera-t-elle plus ?

Mais alors c’en est fait de moi si c’est un songe !

Si c’est une illusion qui m’accable et me ronge,

Mon cœur ne s’en remettra pas. Est-ce l’amour

Qui me prend cette nuit pour embraser mes jours ?

Et quoi ? En une danse j’aurais joué mon destin ?

Pour me jeter aux pieds d’elle, là, dans mes mains ?

Son haleine à ma bouche, son parfum que je hume

Sont un poison béni ! Mes membres se consument.

Dans l’ivresse des flammes je vois briller mon sort

Mes pieds sont des pendules, mes doigts sont des ressorts

Mon âme dégagée de sa prison de boue

Flotte vers l’infini, vogue je ne sais où

Et je comprends ce que nul homme ne peut comprendre !

Angela, tes pensées je pouvais les entendre

Sans que tu ne dises un mot. C’est l’âme de ma reine

Qui de ses doux rayons vient transpercer la mienne

Comme le jour qui vient. L’alouette au dehors

A chanté. Angela. Je me sens comme….

.Quoi ? (Elle se lève)

Angela ! Qu’avez-vous ?

(Elle sort en courant, trébuche sur le bord de la coulisse, bruit de verre brisé, noir).

SCENE 8 – DANSE MACABRE

 

CHANSON 3

 

I – Quand la nuit promène son voile

Sur les cœurs amoureux

Celui qui voit la fin du bal

Est souvent homme heureux

Mais parfois le destin s’en mêle

Les plans sont contrariés

Et quand vient l’aube froide et frêle

L’amour s’est consumé.

Où est-elle, où est-elle la fille qui dansait

Sans mot dire elle s’en est allée

Et l’amour qu’il tenait dans ses mains s’est brisé

Elle n’est plus qu’ un trait sur le papier.


II – La jeune fille à l’air si pâle

Avait au petit jour

De ses lèvres brûlées et sales

Tiré des mots d’amour

En avait-il dit de semblables

A d’autres avant ce soir ?

Qu’importe, les mots sont des fables

Et il n’est plus temps d’y croire

Où est elle…

III – Ainsi se termine la fête

Les bougies sont rangées

La jeune servante fluette

Va servir le café

Théophile retourne à sa table

Et le doute le ronge

Était-ce amour véritable

Ou la folie d’un songe ?

Si cette histoire était à dire

La conterait-on sans mal

Et si elle était à écrire

Quel en serait le point final

Je vous le livre et je m’éclipse

Après je ne joue plus

Car la pièce ne fait qu’une heure dix

On vous avait prévenus.

SCÈNE 9 – LECTURE DE LA FIN DE LA NOUVELLE EN VOIX OFF

(Il est à table en train d’écrire. A la fin du texte, il sort en sanglots. Les deux autres acteurs arrivent en habit de ville et le consolent. Sortie par la salle.)

Pleure pas ! C’est de l’art ! De l’art…gent, art..souille, art…naque … (tout ce qui commence par « art », le temps qu’ils sortent (Arnica, Harpagon…) Art…rêtons-là !

1(La vision de Joseph citée par Théophile Gautier dans le conte fantastique La Cafetière.)

2Référence, nous l’aurons compris, au Cid de Corneille, acte 1 scène 4.

3Référence à la scène « du balcon » dans le Romeo et Juliette de SHAKESPEARE (1597), qui propose toute une réflexion autour du nom (« What’s in a name ? »), qui est problématique dans le cas de Roméo et Juliette, dont les familles sont ennemies. Ici, cela permet d’indiquer que le héros s’appelle Théophile, possiblement GAUTIER mais le spectateur ne le sait pas encore, et de faire rimer cela avec « le temps file », dont l’homophonie grivoise et approximative révèle bien les intentions du personnage.

4Double référence anachronique. Tout d’abord à la célèbre réplique d’Arletty à Louis Jouvet dans le film Hôtel du Nord de CARNE Marcel (Impérial Film, 1938) : « Atmosphère ! Atmosphère ! Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? », puis aux Enfants du Paradis de ce même Marcel Carné, sort

CHANSON 1 – PROLOGUE

 

I – Bonnes gens qui êtes venus de loin

Grand merci, z’êtes pas venus pour rien

Car pour vous, aujourd’hui comme hier

On va jouer l’histoire de la Caf’tière.

Adaptée du conte de Gautier

Théophile de soie qui s’est tissé

Entre nous comme on noue le mystère

Qui se joue dans l’histoire d’la Caf’tière

Quelques grains de folie dans un philtre d’amour

Et nous voilà partis pour danser jusqu’au jour

Puis quand on en aura marre une fois le bal passé

On s’demandera s’il est bien question de café…

Ça s’tass’ra, on parlera musique

En fin d’ compte et ce s’ra fantastique

Comme le conte qu’ici on a passé

Si j’ai l’ compte en vers à douze pieds

Et de pied il sera question

Vous l’prendrez quand d’autres danseront

Mais Broadway on y est pas encore

C’est à vous de planter le décor.

 

On a fait le boulot mais on a pas un flèche

Y’a pas d’effets spéciaux vu qu’on est dans la dèche

Faut s’appeler Aznavour pour empocher l’argent

Qu’l’État réserve aux jeunes artistes émergents

Messieurs, dames, z’avez fait du chemin

Mais le héros, il n’en a pas fait moins

A travers les siècles et la pluie

Sous les plumes et dans la poésie.

L’héroïne est une Dame Blanche

Pas la peine de remonter vos manches

Elle ne pique que par son caractère

Et elle n’est douce que par ses vers.

Assez de poudre aux yeux, de plaisanteries vaines

Laissons les personnages s’emparer de la scène

Et se livrer à ce spectacle stupéfiant

Qui saura vous charmer, si vous êtes indulgents.

 

(Il sort)

 

SCÈNE 1

 

(Il entre, lanterne en main dissipant le brouillard. Il s’assoit dans un fauteuil, saisit un livre et lit à haute voix).

Lui : J’ai vu sous de sombres voiles

Onze étoiles

La lune, aussi le soleil

Me faisant la révérence

En silence…

(Sonnerie de téléphone portable. Un mystérieux personnage sort de la coulisse, prend le téléphone d’un complice dans la salle, l’écrase violemment à terre et regagne la coulisse).


En silence !
Tout le long de mon sommeil…”1

(Il s’endort. Elle entre, prend le livre, le réveille par mégarde).

Elle : Pardon ! Votre sommeil avait l’air si profond

Que je ne voulais pas vous troubler

Lui : …Et pourtant

Vous y êtes parvenue !

Elle : Le voyage fut-il bon ?

Lui : Vous me le demandez ? Voyez comme il a plu…

Imaginez la promenade à travers champs

Quand, partant le matin sous un soleil brûlant

Je fus pris par l’orage qui soudain s’abattit

Et dont les trombes d’eau détrempaient mes habits…

Vous voyez ma tenue? Elle est plutôt légère….

Et je n’avais nulle part où m’abriter. Misère…

Tandis que s’acharnait sur moi la grêle drue

Le ciel entier s’ouvrait. J’en avais jusqu’au sac

Alors que je courais, sautant de flaque en flaque

M’enlisant dans la boue, coupant à travers champs

Par des chemins changés en un lit de torrent

Que je remontais comme le saumon sautant.

Elle : Vous devez être bien fatigué à présent…

Lui : Ah, ça oui ! Je le suis. Je dois dire que l’orage

Ô désespoir, orage Ô vieillesse ennemie2

M’a ôté toute force – prenez donc mon bagage

Je suis malade, et je vais regagner mon lit.

Elle : Eh oui, vous frissonnez. Vous coucher serait sage…

Laissez-moi vous mener à vos appartements

Laissez votre manteau sur le meuble en passant

Et laissons à présent la nuit à son ouvrage…

(Ils sortent)

 

SCÈNE 2 – DANSE « DES BOUGIES »

(Elle revient, en pointes, découvrir le décor. A la fin de la danse, elle sort. Il entre et se met au lit, en buvant du vin. Il s’endort)

SCÈNE 3 – ANIMATION DE LA PIÈCE

(Des personnages masqués surgissent et le tourmentent dans une atmosphère de plus en plus oppressante. A la fin de la scène, les personnages sortent. Lui retourne se coucher, apeuré, en s’attablant)

SCÈNE 4 – DANSE « DES FILS »

(A la fin de la danse, elle dépose un bout du fil sur la table où il s’est assoupi. Il se réveille alors).

SCÈNE 5

 

Lui : Pardon ! Je ne vous ai pas entendue entrer.

Elle : Et pourtant je suis là !

Lui : J’étais dans mes pensées

Je ne vous voyais pas.

Elle : Et bien…vous me voyez !

Lui : Maintenant que vous êtes là…

Elle : …Je l’ai toujours été

Lui : Mais d’où sortez-vous donc ?

Elle : Mais…de là d’où je viens !

Je suis en ma maison, j’en connais les recoins

Les chambres, les couloirs, je m’y glisse sans bruit

Et tous les voyageurs ici sont mes amis.

Lui : (a part) Oh ! celle la me plaît ! Mais quelle femme étrange…

(se tournant vers elle) Comment vous nomme-t-on, dame aux allures d’ange ?

Elle : Ange… Cela me va ! Angela, s’il vous sied

Ce nom a de l’allure…ce qui me plaît assez

Et puis qu’est-ce qu’un nom ?3

Lui : Le mien est Théophile

Elle : Voulez-vous du café ?

Lui : Non, merci, le temps file

Et je devrais dormir… Oh ! La belle cafetière !

Un si bel objet ne doit pas dater d’hier !

Le visage sur elle est, je dois dire, charmant.

C’est comme si ses traits parlaient d’un autre temps….

Elle : Théophile ! La beauté peut être intemporelle

Lui : (la toisant d’un œil concupiscent)

Je le vois bien madame !

Elle : Et vous me trouvez belle ?

Lui : Si c’est de la cafetière que je parlais ainsi

Vos charmes, belle dame, me troublent tout autant

Cette heure, en cette pièce, n’est que ravissement

L’atmosphère est propice et vous êtes jolie

Elle : Atmosphère… Atmosphère… Je n’suis pas Arletty…

Lui : Je ne la connais point, enfant du paradis4

Servez votre café! Si j’y laisse ma nuit

J’y aurai bien goûté et trempé mon biscuit !

Elle : Vos fines allusions ne m’intéressent pas.

Vous n’allez pas m’avoir à ce petit jeu là !

Le temps tourne et je ne veux pas gâcher le mien :

Vous me faites la cour ? Je sors côté Jardin !

(Elle sort côté Jardin. Il retourne s’asseoir, désemparé)

Lui (sortant un livre) : Ah ! C’est un jeune auteur dont on m’a dit du bien

Victor Hugo. « Fantômes ». Ah, l’écriture est belle

Mouais. Pas mal. Que c’est long ! On en tirera rien

Quoi qu’avec une guitare ça f’rait un prix Nobel…

(Le personnage-mystère lui apporte sa guitare)

CHANSON 2 – FANTÔMES5

 

Extraits de « Fantômes » dans Les Orientales (1829) de Victor Hugo, sur l’air de Nottamun Town.

 

Hélas ! que j’en ai vu mourir de jeunes filles !

C’est le destin. Il faut une proie au trépas.

Il faut que l’herbe tombe au tranchant des faucilles ;

Il faut que dans le bal les folâtres quadrilles

Foulent des roses sous leurs pas.

Que j’en ai vu mourir ! – L’une était rose et blanche ;

L’autre semblait ouïr de célestes accords ;

L’autre, faible, appuyait d’un bras son front qui penche,

Et, comme en s’envolant l’oiseau courbe la branche,

Son âme avait brisé son corps.

Tout en elle était danse, et rire, et folle joie.

Enfant ! – Nous l’admirions dans nos tristes loisirs ;

Car ce n’est point au bal que le coeur se déploie,

La cendre y vole autour des tuniques de soie,

L’ennui sombre autour des plaisirs.

Elle aimait trop le bal, c’est ce qui l’a tuée.

Le bal éblouissant ! le bal délicieux !

Sa cendre encor frémit, doucement remuée,

Quand, dans la nuit sereine, une blanche nuée

Danse autour du croissant des cieux.

Elle aimait trop le bal. – Quand venait une fête,

Elle y pensait trois jours, trois nuits elle en rêvait,

Et femmes, musiciens, danseurs que rien n’arrête,

Venaient, dans son sommeil, troublant sa jeune tête,

Rire et bruire à son chevet.

Puis c’étaient des bijoux, des colliers, des merveilles !

Des ceintures de moire aux ondoyants reflets ;

Des tissus plus légers que des ailes d’abeilles ;

Des festons, des rubans, à remplir des corbeilles ;

Des fleurs, à payer un palais !

A quoi bon ? – Maintenant la jeune trépassée,

Sous le plomb du cercueil, livide, en proie au ver,

Dort ; et si, dans la tombe où nous l’avons laissée,

Quelque fête des morts la réveille glacée,

Par une belle nuit d’hiver.

Un spectre au rire affreux à sa morne toilette

Préside au lieu de mère, et lui dit : Il est temps !

Et, glaçant d’un baiser sa lèvre violette,

Passe les doigts noueux de sa main de squelette

Sous ses cheveux longs et flottants.

Puis, tremblante, il la mène à la danse fatale,

Au chœur aérien dans l’ombre voltigeant ;

Et sur l’horizon gris la lune est large et pâle,

Et l’arc-en-ciel des nuits teint d’un reflet d’opale

Le nuage aux franges d’argent.

Mon âme est une sœur pour ces ombres si belles.

La vie et le tombeau pour nous n’ont plus de loi.

Tantôt j’aide leurs pas, tantôt je prends leurs ailes.

Vision ineffable où je suis mort comme elles,

Elles, vivantes comme moi !

 

SCÈNE 6

 

(Elle est entrée, derrière lui, pendant qu’il chantait)

Lui : Ainsi vous m’écoutiez ? Je m’en doutais un peu

J’espère que la musique trouve grâce à vos yeux !

Le voyage qu’elle inspire a-t-il atténué

Le courroux que mes dires ont chez vous provoqué ?

Elle : La musique est technique : je n’aime pas ce langage !

Elle n’est ni magique, ni n’invite au voyage.

Le malheur qu’elle révèle et qu’elle donne à entendre

Ne me plaît pas. Vraiment. Vous pouvez la reprendre.

Lui : Si vous ne l’aimez pas, je sais d’autres moyens

Bien plus doux, croyez-moi, pour vous emmener loin.

Elle : Pouvoir m’emmener loin ? Beaucoup l’ont prétendu

Et j’en ai cru certains, mais aucun ne l’a pu.

De ceux qui m’ont bercée à leurs douces chansons

Aucun ne m’a laissé plus que…désolation

Terre brûlée, sol aride, et je n’attends plus rien…

Le temps passe sans moi, survient ce qui survient !

J’écarte le mauvais et je retiens le bon

Mais aucun visiteur ne reste en ma maison.

La fête bat son plein, mais personne ne danse

Nul ne veut s’élever avec moi dans la transe

Et meurtrie je demeure sans rêves ici bas

A séparer les heures entre vie et trépas.

Lui : Sans rêves ! Sans espoir ! Pardieu, est-ce possible ?

Semblable aux trajectoires de ces flèches sans cible

Se déroulerait donc le fil de votre vie?

N’aimeriez-vous donc pas retrouver cette nuit

Ce goût trop tôt perdu, dites vous, de rêver,

D’aller se croire perdu pour renaître et aimer,

Caresser l’absolu que nul ne peut feindre

Ni même imaginer. Mais que peuvent atteindre

Ceux dont les fronts sont ceints de la grâce suprême

Et de cette clarté qui guide ceux qui s’aiment !

Elle : Ces mots je les connais…

Lui : Oui mais ces mots, madame,

Ne sont là que pour vous parler de cette flamme

Dont la lueur si frêle a le goût de la vie,

Que nul simple mortel ne dit ni ne décrit,

Ce goût que l’on entend, que l’on sent, que l’on touche

Et que je voudrais tant cueillir à votre bouche

De ma bouche fiévreuse, à en perdre l’esprit

Dans ces limbes heureuses aux portes de la vie…

Il n’est nulle parole pour nous guider si haut

Car ce qui est alors est au delà des mots

Elle : (ironique) Comme vous parlez bien

Lui : Mais je parle pour deux :

Moi, et cette lumière qui danse dans vos yeux,

Moi qui ne sait danser je m’élève avec elle

Et sa chaleur me brûle, m’emporte, m’ensorcelle

Ivre comme l’ivresse et comme un soir d’été

Dont le vent me caresse chaque fois que vous parlez.

Lorsque vous murmurez en mon coeur une liesse

S’installe. Et comme j’aimerais toucher vos mains,

Vous prendre contre moi, danser jusqu’au matin.

Tordre avec vous le cou de ces heures traîtresses,

Loin de ce balancier qui s’en va et s’en vient

Pour mieux nous emporter

Elle : (plus sérieuse) Comme vous parlez bien !

Lui : Venez, allons danser…

Elle : Mais vous ne savez pas !

Lui : Non. Mais vous qui savez vous guiderez mes pas

Je m’en remets à vous !

Elle : En êtes-vous certain?

Lui : Madame ! Le temps tourne, c’est bientôt le matin

Et si l’aube paraît, emportant cet instant

Sans que l’on ait dansé je m’en voudrais. Vraiment.

Elle : Vous êtes téméraire en plus d’être audacieux…

Lui : Ne dites rien. L’heure tourne, je sais ce que je veux

Allons danser, vous dis-je…

Elle : Vous en avez envie ?

Demandez donc au temps qui est votre ennemi !

(La pendule s’éclaire)

Voix : Angela vous pouvez danser avec monsieur

Mais vous savez bien ce qui en résultera.

Elle : Au diable vos menaces ! Danser, oui, je le veux !

Voix : Alors…Prestissimo ! C’est à vous Angela

 

SCÈNE 7 – DANSE EN DUO

(Lui danse mal. Il se laisse guider, très lentement, dans un mouvement hors du temps. La danse finit au sol, où lui prend le dessus, et elle s’endort, comme apaisée).

SCÈNE 8

 

Lui : Mon Dieu ! Je n’ai idée ni de l’heure, ni du lieu

Et le monde réel l’est à présent si peu

Que les liens qui m’y attachaient semblent rompus

Est-ce un rêve ? Au matin ne sera-t-elle plus ?

Mais alors c’en est fait de moi si c’est un songe !

Si c’est une illusion qui m’accable et me ronge,

Mon cœur ne s’en remettra pas. Est-ce l’amour

Qui me prend cette nuit pour embraser mes jours ?

Et quoi ? En une danse j’aurais joué mon destin ?

Pour me jeter aux pieds d’elle, là, dans mes mains ?

Son haleine à ma bouche, son parfum que je hume

Sont un poison béni ! Mes membres se consument.

Dans l’ivresse des flammes je vois briller mon sort

Mes pieds sont des pendules, mes doigts sont des ressorts

Mon âme dégagée de sa prison de boue

Flotte vers l’infini, vogue je ne sais où

Et je comprends ce que nul homme ne peut comprendre !

Angela, tes pensées je pouvais les entendre

Sans que tu ne dises un mot. C’est l’âme de ma reine

Qui de ses doux rayons vient transpercer la mienne

Comme le jour qui vient. L’alouette au dehors

A chanté. Angela. Je me sens comme….

.Quoi ? (Elle se lève)

Angela ! Qu’avez-vous ?

(Elle sort en courant, trébuche sur le bord de la coulisse, bruit de verre brisé, noir).

SCENE 8 – DANSE MACABRE

 

CHANSON 3

 

I – Quand la nuit promène son voile

Sur les cœurs amoureux

Celui qui voit la fin du bal

Est souvent homme heureux

Mais parfois le destin s’en mêle

Les plans sont contrariés

Et quand vient l’aube froide et frêle

L’amour s’est consumé.

Où est-elle, où est-elle la fille qui dansait

Sans mot dire elle s’en est allée

Et l’amour qu’il tenait dans ses mains s’est brisé

Elle n’est plus qu’ un trait sur le papier.


II – La jeune fille à l’air si pâle

Avait au petit jour

De ses lèvres brûlées et sales

Tiré des mots d’amour

En avait-il dit de semblables

A d’autres avant ce soir ?

Qu’importe, les mots sont des fables

Et il n’est plus temps d’y croire

Où est elle…

III – Ainsi se termine la fête

Les bougies sont rangées

La jeune servante fluette

Va servir le café

Théophile retourne à sa table

Et le doute le ronge

Était-ce amour véritable

Ou la folie d’un songe ?

Si cette histoire était à dire

La conterait-on sans mal

Et si elle était à écrire

Quel en serait le point final

Je vous le livre et je m’éclipse

Après je ne joue plus

Car la pièce ne fait qu’une heure dix

On vous avait prévenus.

SCÈNE 9 – LECTURE DE LA FIN DE LA NOUVELLE EN VOIX OFF

(Il est à table en train d’écrire. A la fin du texte, il sort en sanglots. Les deux autres acteurs arrivent en habit de ville et le consolent. Sortie par la salle.)

Pleure pas ! C’est de l’art ! De l’art…gent, art..souille, art…naque … (tout ce qui commence par « art », le temps qu’ils sortent (Arnica, Harpagon…) Art…rêtons-là !

1(La vision de Joseph citée par Théophile Gautier dans le conte fantastique La Cafetière.)

2Référence, nous l’aurons compris, au Cid de Corneille, acte 1 scène 4.

3Référence à la scène « du balcon » dans le Romeo et Juliette de SHAKESPEARE (1597), qui propose toute une réflexion autour du nom (« What’s in a name ? »), qui est problématique dans le cas de Roméo et Juliette, dont les familles sont ennemies. Ici, cela permet d’indiquer que le héros s’appelle Théophile, possiblement GAUTIER mais le spectateur ne le sait pas encore, et de faire rimer cela avec « le temps file », dont l’homophonie grivoise et approximative révèle bien les intentions du personnage.

4Double référence anachronique. Tout d’abord à la célèbre réplique d’Arletty à Louis Jouvet dans le film Hôtel du Nord de CARNE Marcel (Impérial Film, 1938) : « Atmosphère ! Atmosphère ! Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? », puis aux Enfants du Paradis de ce même Marcel Carné, sorti en 1945 (Pathé Cinéma), lui aussi avec Arletty.

5https://youtu.be/3wbfeQfbwU8 [Consulté le 1/10/2019]. L’intégralité du poème se trouve dans HUGO, Victor, les Orientales, Paris, Charles Gosselin, 1829.